Vérité-Action:Les enjeux d?une élection sans enjeux
Elections présidentielles en Tunisie – 24 octobre 2009 Les enjeux d’une élection sans enjeux Prise de position de Vérité-Action « Une dictature est un pays dans lequel on a pas besoin de passer toute une nuit devant son poste pour apprendre le résultat des élections. » Georges Clemenceau Après avoir préparé suffisamment à l’avance le terrain juridique et médiatique à sa réélection, le président tunisien Ben Ali participera le 24 octobre 2009 à son cinquième concours présidentiel à sens unique. A
- 20 أكتوبر 2009
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- الحوار نت
Elections présidentielles en Tunisie – 24 octobre 2009
Les enjeux d’une élection sans enjeux
Prise de position de Vérité-Action
« Une dictature est un pays dans lequel on a pas besoin de passer toute une nuit devant son poste pour apprendre le résultat des élections. »
Georges Clemenceau
Après avoir préparé suffisamment à l’avance le terrain juridique et médiatique à sa réélection, le président tunisien Ben Ali participera le 24 octobre 2009 à son cinquième concours présidentiel à sens unique.
Après avoir remporté les élections de 1989 (99.27%), 1994 (99.91%), 1999 (99.45%), 2004 (94.49%), le président tunisien à reconduire s’est taillé de nouveau une élection sur mesure en adoptant une énième loi spéciale qui faisait de ses concurrents potentiels des perdants d’avance étant donné leur faible représentation et leur parcours mitigé.
S’ajoute à cette loi « discriminatoire », une liste élaguée de « faux candidats » qui viennent, depuis toujours et comme chaque fois, décorer cette scène électorale et finissent eux aussi par s’aligner et « soutenir » la candidature de celui qui est supposé leur adversaire politique, le président Ben Ali.
Malgré les appels incessants à ces « candidats » de ne pas participer à cette nouvelle mascarade électorale, ces derniers ont choisi de « couvrir » le choix de la dictature, signe d’une crise et de l’absence d’une vision d’avenir capable d’arrêter cette réitération du déjà vu.
Les faits sont venus confirmer que ce choix participatif n’est pour l’instant pas capable de faire avancer les choses. A peine quelques semaines de l’échéance, rien ne semble changer pour le mieux avec ces élections. De même, en l’absence de tout débat contradictoire, ces élections ne suscitent aucun intérêt ni à l’intérieur ni à l’extérieur du pays.
Depuis le début de la campagne électorale, Ben Ali était partout: sur la télévision publique, dans d’innombrables manifestations et des campagnes électorales régionales "populistes" avec des banderoles et des affiches géantes, sur des affiches publicitaires dans les rues et les grandes places, etc. Avec des slogans réjouissants comme on n’en fait plus : votons pour « l’homme du changement », « le bâtisseur de la démocratie ! ». En contre partie, un engagement sans précédent dans le processus de réformes politiques et économiques, c'est son slogan ultime pour sa réélection.
A l’intérieur du pays, aucune dynamique, aucun débat, mais une attente passive pour dérouler le même tapis rouge, à la couleur des libertés assiégées et des douleurs sans fin, pour le même président, avec une seule « inconnue », à savoir le nombre d’unités à ménager pour les « autres candidats » sans pour autant donner le signe que le « soutien » populaire au « sauveur » faiblisse.
Comme lors des précédentes « élections », la machine de l’Etat, totalement en mains du Rassemblement démocratique destourien (RCD), au pouvoir depuis 1956, n’a pas manqué d’imagination pour dresser toutes sortes d’obstacles pour empêcher toute procédure contentieuse et toute voie discordante.
Face à cette machine, c'est une opposition faible et en ordre dispersée qui est va à cette échéance dont il est vrai que l'issue est connue d'avance. Elle n’arrive à se battre pour quoi que ce soit depuis des années. Elle n'a jamais pu ou su réaliser l'alternance, faute de proposer un projet de société fiable lui permettant de constituer une alternative crédible au régime en place. Mieux, elle a plus brillé par des conflits d'intérêts en son sein, que par la définition et la mise en application d'une stratégie réelle de conquête de front national capable de déranger cette élection à sens unique ou même faire résonner un appel qui s’oppose à celui imposé par les médias officiels.
Auparavant, les médias officiels à la solde du président n’ont pas cessé, depuis de longs mois, de multiplier les scènes d’allégeance au président.
Des associations faîtières aux entreprises, passant par les médias, le monde de la culture et les OVG (organisations véritablement gouvernementales), pour enfin arriver aux petites comités de quartier à rôle éminemment policier, tout le monde se pressait d’exprimer à sa manière que les jeux étaient déjà faits et que les élections n’étaient qu’une ultime scène de ce scénario à répétition où on s’interrogeait seulement sur le nombre des unités qui manqueront pour assurer une élection à 100% des voix.
A l’extérieur, ces élections, à quelques exceptions près, n’intéressent en rien les médias internationaux ni les chancelleries d’autres pays, lesquelles sont sûres de devoir traiter avec le même « chef », la même régime, et surtout les mêmes habitudes de conduite corrompue et non démocratique des affaires du pays.
En l’état de la politique internationale actuelle, vaut mieux faire avec une dictature « stable » qu’avec une démocratie indécise.
Ce constat fort important pourra satisfaire le pouvoir en place qui évitera ainsi d’être mis sous les projecteurs de l’actualité, mais marque également l’impuissance de la société civile et de l’opposition, au delà des clivages handicapants, à faire entendre leur voix et à intégrer leurs doléances dans le vif d’une actualité internationale plus complexe que jamais.
Pourtant, ces élections doivent, à plus d’un égard, être un tournant dans l’histoire du pays.
Sur le plan juridique, ce tournant consiste à savoir jusqu’à quand on continuera à défigurer la constitution tunisienne pour pouvoir assurer une présidence à vie camouflée sous diverses dénominations qui ne trompent personne.
C’est ainsi qu’après avoir fait passer par sa « garde parlementaire » un projet de loi autorisant sa candidature, soit la « réforme » constitutionnelle « approuvée » par le référendum du 26 mai 2002, qui a notamment supprimé la limite des mandats présidentiels successifs, que le président « jamais sortant » a fait adopter une autre loi qui restreint la possibilité de dépôt de candidatures à la présidence de la République au premier responsable de chaque parti reconnu, en fonction depuis au moins 5 ans (Amendement constitutionnel exceptionnel du 24 juillet 2008). Cela a permis d’exclure, entre autres, Me Ahmed Néjib CHEBBI qui s’est porté candidat dès le 12 février 2008.
A force de la modifier la constitution tous les deux ans ou presque, la confiance dans le système pourrait être compromise et l’aléatoire pourrait prendre le devant de la scène. La pérennité du système sera mise à rude épreuve.
Sur le plan politique, le tournant consiste à décortiquer les vraies raisons, certes structurelles, de ce désintérêt total, interne et externe, face à cette élection non concurrentielle et ce sentiment d’impuissance de la société civile et de l’opposition, incapables de concevoir une stratégie commune face à la crise politique qui secoue le pays depuis des décennies, et plus particulièrement durant le règne de Ben Ali qui commémorera dans quelques semaines sa 22ème année de pouvoir sans partage.
Il s’agit là de tester les capacités de la société civile et de l’opposition de sortir de leur inertie inquiétante pour cesser d’être d’éternels contestataires pour ainsi devenir des porteurs de vrais projets de société capables de conjuguer leurs efforts dans une dynamique nationale salvatrice.
Malheureusement, c’est toujours l’esprit contestataire qui prime et personne ne semble prendre l’initiative pour empêcher la réitération du même scénario en 2014 déjà.
Sur le plan des droits de l’homme, il s’agit de comprendre comment un régime politique qui vante un « miracle » démocratique, puisse tolérer encore les pratiques systématiques de torture, de violence et de répression envers les opposants. Il s’agit également de s’interroger sur cette indifférence totale qui secoue les esprits et ce sentiment que l’indignation se fait de plus en plus timide de la part des instances onusiennes et des chancelleries occidentales plus particulièrement.
C’est ainsi qu’on peut, sans grand effort, constater qu’à l’approche de ces élections, les acteurs de la société civile subissent davantage les humiliations, les pressions et la vengeance aveugle d’une machine policière confortée par des décennies d’impunité, institutionnalisé par le fameux article 41 bis de l’amendement constitutionnel du 26 mai 2002.
Pour ne citer que des événements récents, Me Abderraouf AYADI, accompagné de Me Radhia NASRAOUI, M. Hamma HAMMAMI et sa fille, ont failli perdre leur vie suite à une intoxication due à un mélange de produit (acide paracetique) mis de façon préméditée dans le réservoir d’essence du véhicule de Me AYADI. Cela s’est passé il y’a seulement une semaine, soit le 4 octobre 2009.
Au mois de juillet 2009, une délégation du PDP est agressée dans le village de Hichria dans le gouvernorat de Sidi Bouzid par des miliciens du RCD en « connivence avec les services de sécurité ». Ces scènes sont tellement abondantes qu’on s’y habitue.
Et ces pratiques n’ont également pas épargné les partis politiques « reconnus » qui ont de la peine à organiser des rassemblements ou d’avoir des contacts spontanés avec la population.
Tout cela sans oublier le sort infernal des prisonniers politiques de tout horizon qui subissent un acharnement quotidien d’une machine policière et carcérale qui a développée, sur des décennies, la stratégie de la « mort lente » qui consiste à dépouiller le prisonnier, sa famille et ses proches et toutes les personnes qui s’intéressent à son sort, de toute considération humaine en leur faisant subir un catalogue inimaginable de mesures de répression individuelle et collective.
Enfin, sur le plan économique, la Tunisie continuera à se présenter comme le bon élève des institutions monétaires internationales en jouant sur la stratégie de la comparaison (avec les pays les plus faibles) et le tapage médiatique sur les indices macroéconomiques. Car, en l’absence d’une sensibilisation intelligente aux vrais défis de l’économie tunisienne, marquée à jamais par la corruption, la précarisation et la dépendance des capitaux étrangers, un embrasement social, d’une échelle plus grande de celle du bassin minier, pourra emporter, tant du côté de pouvoir que de l’opposition, les « certitudes » jusqu’ici ménagées. Le pire est à craindre.
Pour résumer, la Tunisie ne verra certainement pas une nouvelle tête à la présidence du pays le lendemain du 24 octobre 2009, mais sentira de plus en plus le besoin d’une nouvelle dynamique de changement auquel tout le monde semble avoir renié.
Forte de ces constatations d’ensemble qu’elle a eue l’occasion de développer dans plusieurs de ses rapports thématiques, Vérité-Action lance un appel à tous ses partenaires dans la société civile et l’opposition tunisiennes pour se fixer un objectif solide à atteindre à travers l’engagement dans cette campagne des présidentielles, à savoir de réussir, d’une part, dévoiler la situation désastreuse de la Tunisie sur quasiment tous les plans de la vie de chaque jour de ses citoyens, et, d’autre part, de pouvoir adopter une approche stratégique permettant d’endiguer le sentiment grandissant de désespoir et de concevoir en commun une approche efficace d’opposition.
Les tunisiens ont besoin d’être rassuré qu’on entendra peut-être pour la dernière fois des scores à la soviétique.
Cette vérité qui dérange mérite une action.
Genève le 19 octobre 2009
Pour Vérité-Action
Le Comité