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TUNISIE : L'ISLAM ÉMANCIPÉ

ربما يكون هذا المقال أول مقال موسع تنشره جريدة Le Monde الفرنسية حول الحركة الإسلامية بتونس وهو يأتي عقب الإعلان عن نفسها باسم حركة الاتجاه الإسلامي وعقب محاكمة قادتها من طرف النظام، ولئن لم يخلو المقال من معلومات غير دقيقة وأحكام متسرعة على عادة الكتابات الصحفية إلأ أنه لم يخلو كذلك من استنتاجات مهمة

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27 يناير 1982
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Tunis. - " L'Islam a libéré l'esprit et recommande de réfléchir sur ses lois pour les adapter à révolution humaine. " Ainsi s’exprime, le 2 août 1956, à l'aube de l'indépendance, le président Bourguiba qui commente le projet de code de statut personnel consacrant les droits de la femme par la suppression, entre autres, de la polygamie. Ce texte, adopté quelques jours plus tard, est la première manifestation de sa volonté d'émanciper la société tunisienne. Dans l'euphorie de la prise de pouvoir, les élites du parti socialiste destourien et une large partie de l'opinion, les jeunes en particulier, adhèrent sans réserve à cet esprit de réforme d'une audace sans équivalent à l'époque dans les États arabes et islamiques.

L'épopée nationaliste, puis la lutte contre la " dissidence youssefiste " animée par Salah Ben Youssef, secrétaire général du P.S.D., au caractère conservateur, donnent au parti du combattant suprême un grand ascendant. Ce dernier lui permet de faire pièce aux réticences et même à l'hostilité que suscitent, ici et là, parmi la bourgeoisie traditionnaliste mais aussi dans les milieux populaires, les réformes de type laïque et moderniste qu'il parvient à réaliser : suppression des tribunaux charaïques (religieux), démantèlement de l'université de la Zitouna, liquidation des habous bien de mainmorte, débats sur le jeûne du mois de ramadan et sur l'usage des méthodes contraceptives.

L'habileté du président Bourguiba et des autres dirigeants tunisiens consiste surtout à parer d'avance à l'accusation d'athéisme en se référant systématiquement au Coran, du moins à une lecture rationnelle, contemporaine et vivante du livre sacré. En 1964, au premier jour du mois de ramadan, le chef de l'État se fait filmer par les caméras de la télévision en train de boire un verre le jus d'orange pendant les heures de jeûne mais rationalise aussitôt ce geste " sacrilège " en se référant à l'esprit du Coran. " Un homme qui travaille, explique-t-il, ne peut supporter le jeûne et ne doit pas se priver de manger par crainte de scandale. Le prophète lui-même a rompu le Carême... Chaque fois que les exigences du temporel se sont révélées difficiles à concilier avec l'obligation du jeûne, notre prophète a fait prévaloir la logique et la raison de l'État. Dans l'immédiat, nous avons intérêt à travailler... "

Un tel défi, ajouté à l'excès de zèle de quelques autorités locales, laisseront, semble-t-il, des stigmates : ce n'est pas un hasard si, quelque vingt ans plus tard, les intégristes utilisent, en premier, cet épisode et le code de statut personnel, pour aviver la contestation. Mais celle-ci avait-elle réellement besoin de ces alibis pour exploser ? La Tunisie a toujours été une terre de prédilection pour les débats idéologiques et des historiens font état de courants de pensées nés à l'université de la Zitouna de Tunis avant de gagner le Machrek, où ils auraient contribué, par exemple, à l'organisation des " frères musulmans ". Il ne faut pas oublier, non plus, que le président Bourguiba a été tout autant marqué par la politique française d'avant la seconde guerre mondiale que par l'important mouvement des réformistes musulmans du dix-neuvième siècle. Que la Zitouna se soit toujours tenue en marge de l'action nationaliste animée par le parti destourien, quand elle ne lui était pas ouvertement hostile, entre aussi en ligne de compte.

Ce duel d'école entre rationalistes sortis de la Sorbonne et tenants de la métaphysique zitounienne ne pouvait que déboucher à l'indépendance sur la suprématie des premiers et susciter chez les secondes méfiances, opposition puis rancune.

Au début des années 60, sur l'essentiel, la politique bourguibienne, tout en nuances et en habiles méandres, passe encore bien dans l'opinion. Ainsi l'article premier de la Constitution se contente-t-il d'indiquer : " La Tunisie est un État libre, indépendant et souverain ; sa religion est l'islam... " Or, la plupart des pays musulmans précisent explicitement : " L'islam est la religion de l'État. " Le gouvernement ne met pas moins en place une organisation des institutions religieuses placées sous la tutelle du premier ministre, tandis que le discours officiel mêle l'éloge de la religion, impératif spirituel et cadre social, à la dénonciation des archaïsmes.

L'onde de choc iranienne

Le mouvement religieux ne commencera à prendre son impulsion qu'en 1969, lors de la crise de confiance qui affecte le parti après le coup d'arrêt donné à la politique socialiste, au moment où le président Bourguiba, malade, est obligé d'aller se soigner à l'étranger. Entre le socialisme draconien et autoritaire de M. Ahmed Ben Salah et le libéralisme quasi sauvage de M. Hedi Nouira, qui lui succède brutalement du jour au lendemain, un vide considérable s'ouvre et l'idéologie islamique peut s'y insérer sans problème.

En 1970 se crée l'Association pour la sauvegarde du Coran, qui bénéficie de la sollicitude du gouvernement. Lors du premier congrès, un an plus tard, ses dirigeants développent des thèmes largement inspirés des mouvements fondamentalistes pakistanais et intégristes du Machrek.

Le reflux de la politique de laïcisation voit le pouvoir mobiliser, à l'Université surtout, les jeunes combattants de l'islam contre la montée de la gauche, en mettant à profit l'Association qui, elle, développe son réseau à travers des activités culturelles, voire philanthropiques. On voit alors s'accroître, à l'initiative des pouvoirs publics, la construction des mosquées.

Mais pour le pouvoir, la cote d'alerte est atteinte au lendemain des sombres journées de janvier 1978. L'Union générale des travailleurs tunisiens, qui a rallié durant plusieurs mois l'essentiel de l'opposition (n'hésitant pas à utiliser des mots d'ordre religieux comme à Sfax pendant le mois de ramadan de 1977), est alors décapitée. Les mosquées et les réseaux d'associations islamiques peuvent très vite s'imposer comme uniques lieux de contestation et de libre parole. Les sermons des mosquées prennent un ton subversif. C'est dans ce contexte qu'éclate la révolution iranienne : elle contribue à radicaliser les méthodes et les thèmes du mouvement religieux en Tunisie. Le gouvernement devra, dès lors, compter avec l’existence d'un réseau militant de plus en plus décidé, bénéficiant apparemment de moyens financiers non négligeables, relayé par de jeunes prédicateurs aux discours fondamentalistes et anti-impérialistes, de plus en plus hostiles au système politique en place.

Ce courant, baptisé initialement Mouvement du renouveau islamique, recrute ses militants les plus actifs parmi les intellectuels et ses sympathisants dans toutes les couches de la société, des milieux ruraux les plus déshérités aux techniciens et fonctionnaires au plus haut niveau.

En novembre 1979, le mouvement tient clandestinement ses premières assises dans la banlieue de Tunis. Elles verront émerger ses principales figures : Abdelfattah Mourou, avocat, Hassan Ghodbani, un autre avocat, dont les qualités de tribun lui valent un moment une grande notoriété parmi les fidèles de la prière du vendredi, le journaliste Habib Mokni et surtout M. Rached Ghannouchi, professeur de philosophie, qui s'impose très vite en tant qu'" émir ". Mais en même temps que leur audience s'accroît, les premières dissensions surgissent parmi les chefs de file intégristes, que ce soit pour des questions d'idéologie, de tactique eu tout simplement de direction.

Le mouvement devient alors une sorte de mosaïque où s'entrelacent des groupes et des organisations de diverses obédiences plus ou moins bien définies. Outre la fraction dirigée par M. Rached Ghannouchi, qui deviendra par la suite le Mouvement de la tendance islamique, on note l'existence de la Tendance islamique progressiste qui se réclame d'un islam " ouvert et révolutionnaire " et situe en priorité son action sur le plan social et culturel. Le Parti islamique de la Choura (la concertation), aujourd'hui marginalisé et naguère animé par M. Hassan Ghodbani, s'est fait longtemps le chantre de la révolution iranienne avant de basculer insensiblement du côté du Baas irakien dans sa lutte contre le régime khomeyniste. Existent aussi l'Avant-Garde islamique prônant une action explosive clandestine ; le Parti de libération islamique qui n'a jamais fait connaître publiquement ses objectifs activistes mais qui serait inspiré par l'idéologie du courant " tabligh wa daoua " (le message et l'appel).

Le Mouvement de la tendance islamique (M.T.I.) est de loin le mieux organisé, le plus puissant, le plus entendu aussi. Au printemps dernier, il met à profit la politique de démocratisation engagée par le gouvernement pour réclamer sa reconnaissance en tant que parti politique, estimant probablement que l'heure est venue de tenter de jouer la carte de l'intervention légale afin d'exploiter politiquement l'audience déjà acquise par son action clandestine puis semi-clandestine et par les prédicateurs qu'il affirme influencer.

" L'Islam est notre plate-forme idéologique qui détermine l'ensemble de nos options et choix sur les plans économique, culturel et social ", explique, lors de la création du mouvement, son président, M. Ghannouchi. Quelque temps plus tôt, son adjoint, M. Abdelfattah Mourou, nous avait déclaré : "Nous ne voulons plus que l'islam soit enfermé dans les mosquées. "

Un coup d'arrêt aux violences

Le M.T.I. souhaite, entre autres, l'animation des mosquées " en tant que centres de culte et de mobilisation populaire ", l'adoption d'un " concept global de l'islam " dans tous les secteurs et une " pratique de l'action politique loin de la laïcité et de l'opportunisme ". Les références aux principes démocratiques, au droit " des forces populaires à l'exercice de la liberté d'expression et de réunion ", à la nécessaire " consolidation de l'action syndicale de manière à garantir son autonomie " et au " soutien des mouvements de libération nationale dans le monde " donnent toutefois à son manifeste une coloration qui le différencie des traditionnelles déclarations intégristes.

Moins de deux mois après la publication de cette profession de foi, la plupart des dirigeants du mouvement, dont certains avaient déjà été interpellés plusieurs fois par la police pour de brèves auditions, sont arrêtés et inculpés. Il faut dire que, depuis le début de l'année 1981, la contestation, souvent déclenchée et conduite à partir de slogans à caractère religieux, s'est traduite par des actes de violence de plus en plus fréquents. Le mouvement lycéen ayant pour origine des revendications plus ou moins fondées débouche sur le pillage et l'incendie de plusieurs établissements et des désordres dans la rue ; à l'Université, où les couteaux et les barres de fer ont fait leur apparition, l'escalade conduit à la séquestration, avec menace de mort, du doyen de la faculté des sciences ; une série d'incidents, la plupart du temps ponctués de slogans à résonance islamique, sont imputés à tort ou à raison au M.T.I., dont les militants se manifestent de plus en plus nombreux dans les rues par leur tenue vestimentaire (1). Face à cette violence qui s'amplifie, le M.T.I. adopte une attitude quelque peu ambiguë. Certes, il la dénonce mais il avance aussi des arguments justifiant la colère menant à ces excès.

Curieusement, lors du procès, en septembre dernier, des quelque cent dirigeante et militants du mouvement condamnés à de fortes peines allant jusqu'à onze ans d'emprisonnement, les accusations de violence, d'incitation à la rébellion, d'atteinte aux libertés individuelles et de relations avec " des parties étrangères appartenant à des États aux visées expansionnistes au nom de la révolution religieuse (2) " portées contre eux par le ministre de l'intérieur ne seront pas retenues.

En ne reculant pas à engager ce procès dont le caractère politique évident tranchait fâcheusement avec le processus démocratique en cours, les autorités ont, semble-t- il, considéré que le risque était alors réel de voir l'organisation clandestine plus maximaliste, plus radicale déborder la façade légale dont le mouvement venait de se doter pour mieux asseoir une implantation déjà non négligeable. D'ailleurs, après ce coup d'arrêt - qui a coïncidé de peu avec la campagne d'arrestations déclenchée en Égypte par le président Sadate juste avant son assassinat le 6 octobre et les incidents sanglants de la mosquée de Laghouat en Algérie - toutes les formations politiques participant aux élections législatives du 1er novembre, y compris le parti communiste, ont plus ou moins directement sollicité l'électorat proche du M.T.I. (3) en se référant avec insistance dans leur campagne aux valeurs arabo-islamiques.

Où en est l'intégrisme aujourd'hui en Tunisie ? Personne, y compris au niveau gouvernemental, n'est en mesure de répondre avec précision à cette question. Mais il est certain que l'influence religieuse principalement favorisée par une laïcisation peut-être trop rapide et les crises internes qu'a connues le régime, puis utilisée par le pouvoir lui-même à des fins d'équilibre, a eu un impact certain dans la population. Elle a trouvé un terrain favorable au sein des " nouvelles classes moyennes " où est ancrée l'idéologie de renouveau islamique fondé sur le rêve, en plein vingtième siècle, de la renaissance du système politique et social de la communauté musulmane originelle de Médine.

Le premier ministre M. Mohamed Mzali se veut confiant. " D'abord je conteste l'appellation " tendance islamique " car tous les Tunisiens sont musulmans, nous déclarait-il récemment. Il s'agit d'un groupe qui utilise la religion à des fins politiques et son action a dégénéré en actes de violence. Je ne pense pas que la masse des Tunisiens puisse suivre ces extrémistes. Ceux-ci trouvent leurs troupes surtout parmi les adolescents issus pour la plupart de milieux pauvres qui se sentent exclus de la société. Alors ils n'ont trouvé comme recours que de la combattre en s’attaquant au modèle occidental auquel ils identifient du même coup le régime. Il nous appartient de leur expliquer et de leur prouver que la situation est tout autre et je pense que le bon sens finira par l'emporter. "

(1) Depuis le mois de septembre une circulaire du gouvernement - qui n'est pas strictement appliquée - interdit " la tenue confessionnelle " dans les écoles et les services publics.

(2) L'ensemble de la presse tunisienne a accusé formellement le M.T.I. de collusion avec l'Iran et a mené une campagne virulente contre le régime de l'imam Khomeiny.

(3) Avant leur arrestation, les dirigeants du M.T.I. avaient fait savoir qu'ils refusaient de participer aux élections que " le pouvoir organisait pour camoufler ses échecs répétés et leurrer le peuple sur ses véritables intentions ".

Lien : https://www.lemonde.fr/archives/article/1982/01/27/ii-tunisie-l-islam-emancipe_2898479_1819218.html

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