Nous n?avons aucun problème avec la présence des Tunisiennes en politique
Pendant ses années d?exil britannique, de 1990 au début de cette année, Rached Ghannouchi, 69 ans, était persona non grata en France. Accueillir le fondateur et chef spirituel du parti islamiste interdit Ennahda aurait été immanquablement perçu comme une provocation par les autorités de Tunis. Mais les temps ont changé
- 1 مايو 2011
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- الحوار نت
«Nous n’avons aucun problème avec la présence des Tunisiennes en politique»
Interview
Rached Ghannouchi, leader du parti islamiste Ennahda, interdit dans la Tunisie de Ben Ali
Par CHRISTOPHE AYAD
Pendant ses années d’exil britannique, de 1990 au début de cette année, Rached Ghannouchi, 69 ans, était persona non grata en France. Accueillir le fondateur et chef spirituel du parti islamiste interdit Ennahda aurait été immanquablement perçu comme une provocation par les autorités de Tunis.
Mais les temps ont changé et il était l’un des invités vedettes du rassemblement annuel organisé par l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), ce week-end au Bourget. Rentré triomphalement en Tunisie, le 30 janvier, il fait le point, pour Libération, sur la transition en Tunisie.
Est-ce que vous considérez aujourd’hui que l’ancien régime est vraiment parti en Tunisie ?
Le régime est parti, mais ses ombres sont là. Ses hommes, ses lois, ses valeurs et ses intérêts sont toujours présents.
Quelle est la priorité aujourd’hui ? Juger le passé ou tourner la page pour passer le plus vite possible à la démocratie ?
Notre priorité, désormais, c’est de réussir la période de transition afin de passer à la démocratie, via l’élection d’une Assemblée constituante.
La loi électorale impose que les femmes représentent 50% des listes aux élections du 24 juillet. Qu’en pensez-vous?
Nous n’avons aucun problème avec cette loi. Cela va nous donner l’opportunité de mettre en avant des responsables féminines dont nous avons grand besoin.
Mais sur quinze membres, les instances dirigeantes d’Ennahda ne comptent que deux femmes…
Cela montre que nous n’avons aucun problème avec la présence de femmes dans la direction du parti. Mais c’est insuffisant et nous travaillons à y remédier. Par le passé, les femmes tunisiennes ont été opprimées par le régime Ben Ali. Nos femmes devaient remplir tout à la fois le rôle de l’homme et de la femme, c’est-à-dire subvenir aux besoins de la famille tout en élevant les enfants. Ce qui fait qu’elles n’avaient pas le temps de s’intéresser à la politique. Désormais, il y a une opportunité de réaliser une véritable égalité. C’est pour cela que nous soutenons la loi électorale, alors même que des soi-disant progressistes s’y sont opposés.
A quoi la Constituante élue en juillet va-t-elle devoir s’attaquer en priorité ?
Sa priorité sera d’installer un Etat démocratique offrant des garanties suffisantes en termes de libertés. Cela passe aussi par un pouvoir responsable devant son peuple, une garantie de transparence et l’interdiction des abus de pouvoir.
Etes-vous pour un régime parlementaire ou plutôt présidentiel ?
Comme les Tunisiens ont souffert des méfaits du régime totalitaire de Ben Ali, je pense qu’un régime parlementaire est préférable. C’est-à-dire un régime dans lequel le Président a un statut symbolique. Peut-être que, pour la suite, on peut penser à un modèle plus proche du modèle français.
Vous êtes conscient qu’Ennahda fait peur…
C’est un héritage de Zine el-Abidine Ben Ali, qui a utilisé les islamistes comme un épouvantail, pour faire peur aux progressistes, aux femmes et à l’Occident, et pour faire taire tous ceux qui s’élevaient contre lui. Malheureusement, certains politiciens ont recours aux mêmes tactiques pour gagner les élections.
Tout le monde vous donne vainqueur des élections de juillet…
Ennahda est le parti qui a été le plus persécuté sous le régime Ben Ali. Cela lui donne peut-être un surcroît de sympathie auprès du peuple tunisien. Mais personne ne peut prédire quel score fera Ennahda. Je note que la loi électorale, fondée sur la proportionnelle, ne favorise pas les grandes formations, mais bien plus les petits partis. Par ailleurs, nous travaillons à mettre sur pied une coalition électorale. Les défis qui attendent la Tunisie ne peuvent pas être relevés par un seul parti, quels que soient son poids et son importance.
Une coalition sur quelle base : des valeurs religieuses ou un programme politique ?
Notre identité ne fait pas débat parmi les Tunisiens. Nous sommes un pays arabo-musulman : c’est un fait partagé par tous. Si nous passons des alliances, ce sera sur une base politique, économique et sociale.
Des bars, des commerces d’alcool et des maisons closes ont été attaqués en province. Quelle est la position d’Ennahda ?
Ennahda est un parti reconnu, qui respecte les lois. Mais sur le terrain, il existe plusieurs courants islamiques, qui ont prospéré sous le régime Ben Ali, alors que nous étions interdits. Certains de ces mouvements minoritaires se livrent à des activités hors-la-loi. Et, consciemment ou inconsciemment, les responsables de ces délits se présentent comme des membres d’Ennahda. Ils savent très bien que ce n’est pas notre politique. Ennahda n’a rien à voir avec cela.
Vous vous êtes rendu en Turquie pour l’enterrement du premier chef de gouvernement islamiste de l’histoire de ce pays, Necmettin Erbakan. La Turquie de l’AKP (islamiste modéré) est-elle un modèle ?
Le Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, et le ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, étaient des amis avant même d’accéder au pouvoir. Nous sommes fiers de leur expérience, car ils offrent de l’islam un autre visage que celui présenté par Ben Laden. Il y a beaucoup de points communs entre l’histoire de la Turquie et celles de la Tunisie. Les Turcs sont une référence pour nous, et nous le sommes pour eux. Mes livres ont été traduits en turc.
Dans les années 90, vous étiez plutôt proche du Soudan islamiste. Vous avez même bénéficié d’un passeport soudanais.
En vingt-trois années d’exil, je n’ai passé qu’un mois au Soudan, alors que je suis allé une dizaine de fois en Turquie.
28/04/2011
http://www.liberation.fr/