La Tunisie à l'heure de la " libéralisation "
هذا المقال هو أول مقال يلفت الانتباه إلى "نشاط شباب يريدون استعادة القيم الإسلامية من منظور ثوري وقومي". وتلك كانت انتباهة مبكرة لولادة الجماعة الإسلامية بتونس، وقد كانت في نفس الشهر الذي تشكل فيه أول مجلس إشراف لما سيتطور مع السنين إلى ما سمت به المجموعة نفسها"الجماعة الإسلامية بتونس"،والذي تطور في ما بعد وظهر علنيا باسم "حركة الاتجاه الإسلامي" ثم "حركة النهضة".
La Tunisie à l'heure de la " libéralisation "
Par Philippe Herreman
Publié par le journal « Le Monde » en date du 3 avril 1971
Il a plu ces dernières semaines en Tunisie, suffisamment pour que les récoltes soient bonnes, mais pas au point que l'on ait à redouter de nouvelles inondations ; les touristes ont afflué cet hiver et la saison d'été s'annonce exceptionnelle ; la hausse des prix paraît enrayée, la confiance renaît, les affaires redémarrent ; on laisse même entendre, sans trop oser y croire, que les recherches pétrolières vont peut-être, enfin, aboutir... Il y a certes des points noirs : les mouvements de grève sporadiques, l'agitation latente à l'Université, et surtout le problème de l'emploi, véritable obsession pour les dirigeants. Mais, dans l'ensemble, après le sombre hiver 1969-1970, les perspectives sont plutôt encourageantes. Pourquoi alors discerne-t-on parfois, à travers les conversations, comme une Inquiétude diffuse pour l'avenir ?
" La Tunisie a été malade de l'affaire Ben Salah, nous a dit un jeune destourien, elle est aujourd'hui convalescente, à l'image de son président. " Bien que dix-huit mois passés, on se rend compte effectivement aujourd'hui, aux traces qui subsistent, de la gravité du traumatisme subi à l'époque. Au-delà de la faillite de l'expérience des coopératives, la crise de 1909 a en effet révélé soudainement certaines insuffisances du système et la sclérose de l'Etat. M. Ben Salah avait échoué et mené le pays " à deux doigts de la catastrophe ", selon la formule de M. Bourguiba, mais, ce qui était presque plus grave, à peu près tous les responsables, du cadre destourien au chef de l'Etat, s'étaient laissé abuser et avaient, les uns par ignorance ou obstination, les autres par conformisme, cautionné jusqu'au bout une politique désastreuse. Il en est résulté une crise de confiance dans les institutions, dans le parti, et un certain désarroi dans une opinion que l'on avait habituée, depuis des années, à faire confiance à l'action sans partage ni contrôle d'un leader prestigieux, qu'elle pouvait croire infaillible.
Rénovation des structures et démocratisation
Le mérite de M. Bourguiba et de la classe dirigeante a été de comprendre que la mésaventure du "bensalisme " n'aurait pas été possible si le pouvoir avait été moins personnalisé, si les structures du régime avaient été moins rigides, et d'admettre qu'il fallait donc réformer celles-ci sans tarder. Dans cette mesure, la crise de l'hiver 1969 aura peut-être été, finalement, salutaire.
Mieux vaut en effet que le régime s'adapte et se rénove de sa propre initiative, posément et sans heurts, plutôt que d'y être un jour contraint sous la pression des circonstances. C'est en tout cas le point de vue de M. Mestiri, ministre de l'intérieur, l'un des plus ardents partisans de la " libéralisation".
Amorcé l'an dernier, le mouvement de libéralisation se poursuit essentiellement dans deux directions: la rénovation des institutions et la démocratisation de la vie politique. L'objectif est de corriger les vices d'un système qui a rendu possible la grande " déviation " du " bensalisme ", de réformer les mœurs politiques dans le sens de la dépersonnalisation du pouvoir d'introduire la concertation et la consultation dans les rouages de l'Etat.
Sans remettre en question le régime présidentiel, le projet de réforme de la Constitution actuellement à l'étude l'atténue dans la mesure où il revalorise les fonctions de l'Assemblée et reconnaît au premier ministre et à son gouvernement des responsabilités accrues (1). Selon l'expression de M. Nouira, chef du gouvernement, " la Tunisie avait une Constitution sur mesure, il lui faut maintenant du prêt-à-porter ".
La procédure d'amendement est lente et complexe, et il est vraisemblable que l'Assemblée n'aura pas terminé ses travaux avant la fin de l'année. Le projet comporte une autre innovation, importante dans les circonstances actuelles : en cas de vacance du pouvoir présidentiel, l'élection du successeur aura lieu dans le délai d'un mois, alors que l'article 51 prévoyait que le premier ministre assurerait la succession jusqu'à la fin du mandat présidentiel (en l'occurrence, 1974).
Le mouvement de libéralisation de la vie politique, et même, plus largement, de la vie publique, est assez difficile à cerner dans la mesure où il se superpose encore aux vieux réflexes d'esprits façonnés par quinze ans d'orthodoxie et qui ne peuvent perdre le pli du jour au lendemain. Jugé timide par certains, excessif par d'autres, il paraît en tout cas irréversible. On peut en situer l'origine à l'été dernier : le parti destourien lança à cette époque une campagne de " consultation populaire " pour canaliser le mécontentement contre M. Ben Salah et permettre à la population d'exprimer ses vœux et ses doléances. L'expérience révéla à la fois la maturité politique des Tunisiens et une longue frustration. Mais elle ne fut pas poursuivie très longtemps - peut-être parce que certaines critiques allaient trop loin et risquaient de remettre en cause les principes fondamentaux du régime.
Cependant, le processus de démocratisation était amorcé. Comment se manifeste-t-il aujourd'hui ? Il y a incontestablement une plus grande liberté d'expression ; les gens parlent désormais sans crainte d'être soupçonnés d'avoir des idées subversives, alors que naguère une prudence élémentaire incitait les contestataires à se montrer conformistes ou à taire leurs griefs, ne fût-ce que pour ne pas s'exposer à des tracasseries ou compromettre leur situation professionnelle.
Sur le plan politique, le langage est nouveau : on ne promet plus de miracles, les difficultés ne sont plus minimisées ou dissimulées. L'autocritique a remplacé l'autosatisfaction. Il suffit de parcourir les comptes rendus des débats récents à l'Assemblée pour constater que ces mêmes députés qui. jusqu'à l'an dernier, approuvaient inconditionnellement la politique du gouvernement ne se privent plus désormais de critiquer, dénonçant même, à l'occasion, les privilèges et les dépenses de prestige. Cette libéralisation a cependant des limites. II n'est pas question, par exemple, d'introduire le pluripartisme ; s'il y a des élections, on admettra seulement des candidatures " indépendantes ", comme ce fut déjà le cas dans le passé. Le parti communiste demeure, en tout cas, interdit et il est significatif qu'aucune nouvelle formation politique ne se soit constituée à la faveur des circonstances.
La renaissance des forces arabo-islamiques
On assiste, en revanche, à la renaissance des forces traditionalistes, contenues jusqu'à présent par le président Bourguiba, et qui, depuis quelques mois, saisissent l'occasion qui leur est offerte de s'exprimer plus librement. Issus généralement de la vieille bourgeoisie, ces champions de la "personnalité arabo-islamique " de la Tunisie, de la restauration d'un ordre moral et social, prêchent en faveur de l'arabisation de l'enseignement et du développement de l'enseignement religieux. Ce courant, qui rassemble notamment les héritiers des " archéo-destouriens " (2), des Yousséfistes, des " Vieux Turbans ", bref tous ceux qui ne se sont pas résignés aux importantes réformes " modernistes" du président Bourguiba dans le sens de la laïcisation, a toujours existé en Tunisie. Mais il reprend apparemment de la vigueur à la faveur de la libéralisation, et peut-être aussi de l'absence prolongée du président... On en a pour preuves diverses interventions à l'Assemblée, les manifestations qui ont marqué la visite en Tunisie du président libyen Kadhafi, enfin l'audience rencontrée par la nouvelle " association pour la sauvegarde du Coran ", qui se montre, il est vrai, particulièrement active. L'" offensive " de ces éléments traditionalistes se conjugue curieusement avec celle de jeunes militants qui prônent également la " récupération " des valeurs arabo-islamiques, mais comme on le fait à Alger et à Tripoli, c'est-à-dire dans une optique nationaliste et révolutionnaire.
Le nouveau style du pouvoir
Le pouvoir observe ce phénomène avec attention, mais il se montre prudent, préférant faire quelques concessions, par exemple à l'occasion de la réforme de l'enseignement, ne serait-ce que pour ne pas compromettre la cohésion nationale, particulièrement précieuse dans la phase actuelle. Il est vraisemblable qu'il adopterait une autre attitude si les " acquis du bourguibisme " - statut personnel, émancipation de la femme, planning familial, etc. - étaient réellement menacés, ce qui n'est pas le cas.
Le nouveau style du régime est assez fidèlement incarné par M. Hedi Nouira, premier ministre depuis novembre dernier, à qui le président Bourguiba a délégué ses pouvoirs en son absence. Il peut se résumer ainsi : modestie, discrétion, efficacité. M. Nouira n'est pas un homme de meetings et de discours, mais un gestionnaire compétent et respecté, qui s'est donné pour objectif, avec son équipe composée en partie de " technocrates " de valeur, de remettre de l'ordre dans l'économie après le grand tournant de 1969, d'assainir une situation financière qui en avait bien besoin, et de redonner confiance à l'opinion et aux investisseurs en offrant l'image d'un libéralisme rassurant. Ses adversaires - car il en a - reconnaissent eux-mêmes qu'il a déjà obtenu des résultats dans cette œuvre de redressement. Mais il estime, pour sa part, que celle-ci demandera beaucoup de temps et, de la part des Tunisiens, de la patience et des sacrifices.
Il y a quelques semaines, le président Bourguiba a renouvelé publiquement sa confiance à M. Nouira dans un message en forme de satisfecit qui a été très remarqué dans les milieux politiques tunisiens, et qui a, dit-on, permis au premier ministre de renforcer son autorité sur son équipe et son audience dans le pays. On a pu constater, à l'importance attachée à cette intervention, que l'ascendant du " combattant suprême " sur ceux qui exercent effectivement le pouvoir, demeure intact, mais aussi que son absence prolongée introduit dans la vie politique locale un élément d'incertitude. Le " Président ", dit-on à Tunis, suit de près les affaires de l'Etat, mais il n'intervient que rarement sur un point particulier - par exemple, récemment, pour contester l'opportunité de fermer la faculté de droit, - ce qui donne finalement l'impression qu'il pourrait le faire ex abrupto à n'importe quelle occasion. Les rares personnalités qui lui rendent visite font ensuite les déclarations les plus rassurantes. Le président " jouit d'une excellente santé " et il est " débordant de vitalité ", affirmait à la mi-mars M. Ben Amara, directeur du parti destourien. Mais aucune date n'est fixée pour son retour, et personne ne sait au juste dans quelle mesure il sera alors capable de reprendre les rênes du pouvoir et d'exercer ses fonctions présidentielles. Si solides que soient leur fidélité et leur loyauté à l'égard du chef de l'Etat, toutes ces incertitudes finissent par créer un certain malaise chez des dirigeants qui se demandent parfois si le président approuverait telle ou telle décision, si celle-ci ne risque pas, à son retour, d'être remise en question, et même, à la limite, s'ils jouissent toujours de sa totale confiance.
La disgrâce de M. Ladgham
Le destin de M. Bahi Ladgham est, à cet égard, assez instructif. Après avoir été pendant quinze ans le numéro 2 du régime, le plus proche collaborateur de M. Bourguiba, qui lui avait confié en 1969 le poste nouvellement créé de premier ministre, " Si Bahi " a été successivement critiqué, éloigné et privé de toutes ses fonctions, même de celles de secrétaire général du parti. On l'avait cru un moment " en réserve de la République " et promis aux plus hautes fonctions. (En novembre dernier, lorsque M. Nouira lui succéda à la tête du gouvernement, M. Bourguiba affirma en effet qu'il en ferait son " représentant personnel ".) Or il ne fait plus guère de doute que M. Ladgham est actuellement en disgrâce. Il est cependant difficile de savoir ce qu'on lui reproche exactement. De ne pas s'être montré assez ferme et assez dynamique dans la période qui a suivi l'éviction de M. Ben Salah ? De n'avoir pas su donner l'impulsion nécessaire à l'action du gouvernement au début de la phase de redressement ? Ou encore d'être apparu prématurément (et imprudemment), à la faveur de la popularité que lui avaient valu le mouvement de libéralisation puis sa réussite dans sa mission en Jordanie, comme un candidat éventuel à la succession ? Ces diverses raisons ont sans doute joué contre lui.
Tant que l'état de santé de M. Bourguiba demeure préoccupant, il est inévitable que le problème de sa succession pèse sur la vie politique. Personne n'en parle, mais tout le monde y pense, comme à une échéance à laquelle il faut se préparer. Le président de la République a d'ailleurs été le premier à préconiser une réforme des structures de l'Etat dans cette perspective. Cependant, même si cette réforme est menée à bien en temps voulu, force est de constater que les orientations du pays demeurent floues, et qu'il est nécessaire, après la crise de 1969, d'ouvrir un débat sur les options - notamment sur le nouvel équilibre à trouver entre le " socialisme destourien " et le libéralisme actuellement triomphant - tenant particulièrement compte des aspirations et des besoins d'une jeunesse de plus en plus nombreuse et exigeante. Ce débat est déjà amorcé en vue du prochain congrès du Destour, notamment dans les cellules du parti et à l'Université. A condition qu'il ne soit pas perverti par des questions de personnes ou des intrigues, il devrait permettre au pays de sortir sans soubresauts de la délicate phase de transition dans laquelle il est engagé depuis deux ans.
(1) Le Monde du 11 février 1970.
(2) En 1934, le parti destourien éclata en deux tendances, l'Archéo-Destour, conservateur et traditionaliste, et le Néo-Destour.